Je me demande ce que vous pensez de ce Sénégal. Vous qui avez connu traversées du désert, humiliations, prisons politiques, trahisons… Vous savez quelque chose que cette époque oublie : la politique n’est pas un sprint émotionnel
Monsieur le résident,
Demain, vous aurez cent ans.
Et le Sénégal, lui, continue de courir.
Il court sur les plateaux de télévision.
Il court sur X.
Il court dans les lives TikTok. Le pays parle fort. Très fort. Trop fort.
Mais parfois, dans ce vacarme numérique où chacun veut devenir procureur, historien, patriote et victime en moins de trois minutes trente, je me demande si quelqu’un prend encore le temps de regarder ce que représente réellement un homme qui traverse un siècle africain.
Cent ans. Ce chiffre ne devrait même pas être prononcé rapidement.
Cent ans, au Sénégal, ce n’est pas un anniversaire.
C’est une bibliothèque qui respire encore.
C’est une mémoire debout.
C’est un baobab qui regarde des enfants pressés lui expliquer désormais ce qu’est le vent.
Vous êtes né en 1926.
Parfois j’essaie d’imaginer ce que cela signifie vraiment. L’Afrique était une géographie administrée depuis d’autres continents. Nos élites apprenaient encore à parler dans la langue de ceux qui décidaient à leur place. Et pourtant, quelque part à Kébémer, un enfant venait au monde avec déjà cette chose étrange que certains hommes portent dès la naissance : la certitude qu’ils ne resteront jamais à la place qu’on leur assigne.
Vous n’avez jamais accepté votre place. C’est peut-être cela qui vous définit le mieux.
Pas la présidence.
Pas le pouvoir.
Pas même le “Sopi”.
Non.
Le refus obstiné d’accepter la place prévue.
Pendant des décennies, les élites dakaroises vous regardaient comme une anomalie politique. Une agitation permanente. Une silhouette impossible à ranger. Dans les salons feutrés de la République socialiste, certains prononçaient votre nom avec cette condescendance polie que les bourgeois sénégalais réservent aux hommes qu’ils jugent trop bruyants pour devenir sérieux.
Et pourtant.
Le 19 mars 2000, c’est vous que le peuple a porté au palais.
Je me souviens de cette nuit-là comme on se souvient d’un orage avant la pluie.
Dakar vibrait. Les radios hurlaient. Les rues débordaient d’une joie presque incrédule.
Le Sénégal venait d’accomplir quelque chose d’immense : changer de pouvoir sans brûler son pays.
On oublie aujourd’hui à quel point cela était historique.
L’Afrique et le monde entier regardaient Dakar.
Et pendant quelques heures, nous avons donné au continent cette chose rare : l’élégance démocratique.
Vous aviez attendu cela toute votre vie.
Et peut-être qu’au fond, c’est aussi pour cela que vous avez gouverné comme un homme pressé.
Pressé de construire.
Pressé de transformer.
Pressé de laisser une trace visible avant que le temps ne vous rattrape.
L’autoroute à péage.
Les infrastructures.
Le Monument de la Renaissance.
Le nouvel aéroport.
Les rêves gigantesques.
Les projets parfois démesurés.
La Grande Muraille Verte ! La folie de reverdir le désert, 8000 kms de long, de la côte Atlantique à la Mer Rouge ! Cent millions d’hectares arrachés au désert ! C’est le projet que vous avez lancé au Sommet de Copenhague en décembre 2009, devant un Obama abasourdi et une plénière médusée. On avait retravaillé votre discours toute la nuit. C’était hier tout cela. Mais aujourd’hui, la Grande Muraille poursuit son chemin dans le désert comme un fleuve qui a trouvé son lit naturel.
Vous aimiez les chantiers comme certains hommes aiment les discours.
Revenons en 2006.
“À chaque étape, un progrès.”
Le slogan était partout. La première portion de l’autoroute, Colobane-Patte d’Oie. Dakar changeait de peau sous nos yeux. Les équipes de l’APIX dirigée par une époustouflante Aminata Niane couraient jour et nuit. Et derrière cette communication, il y avait surtout une vision : faire entrer le Sénégal dans une autre temporalité.
Vous vouliez accélérer l’Histoire.
Et puis il y avait votre obsession africaine.
Le Sommet mondial sur la société de l’information.
Genève en 2003.
Tunis en 2005.
Aujourd’hui, tout le monde parle d’intelligence artificielle entre deux selfies Linkedin et trois phrases écrites par ChatGPT. Mais à cette époque, peu de dirigeants africains comprenaient réellement ce qui se jouait autour du numérique, de la connaissance, de l’accès technologique.
Vous, si. Vous avez lancé la Solidarité Numérique !
Le Plan Oméga.
Le NEPAD.
La solidarité numérique.
Ces mots avaient du souffle.
Une ambition continentale.
Une verticalité intellectuelle qu’on retrouve moins aujourd’hui dans une Afrique parfois obsédée par sa propre communication.
Je me souviens encore de Tunis en 2005.
Ben Ali voulait faire retirer vos affiches de la ville.
Quelle scène…
Les portraits de Wade partout dans Tunis. Les tensions diplomatiques. Les nuits blanches. Cheikh Tidiane Gadio essayant de calmer tout le monde pendant que les sécurités nous surveillaient presque heure par heure.
Et vous, furieux.
“S’ils enlèvent mes affiches, je ne viens pas.”
Cette phrase contient tout votre personnage.
L’orgueil.
Le théâtre.
Le panache.
Mais aussi cette conviction profonde que l’Afrique devait enfin apprendre à occuper l’espace sans demander pardon d’exister.
Les jeunes générations ne comprendront peut-être jamais cela.
Elles n’ont pas connu cette époque où chaque sommet international ressemblait encore à une lutte symbolique pour la dignité africaine. Où les chefs d’État du continent se disputaient non seulement du pouvoir… mais de la visibilité, de la reconnaissance, de la place dans le récit mondial.
Vous apparteniez à cette génération-là.
Une génération excessive parfois.
Autoritaire parfois.
Égocentrique souvent.
Mais habitée.
Aujourd’hui, le Sénégal traverse encore une de ces secousses politiques dont il a le secret. Ousmane Sonko limogé puis installé quarante-huit heures plus tard au perchoir de l’Assemblée nationale. Les oppositions qui boycottent. Les réseaux sociaux transformés en arènes permanentes. Les indignations qui montent le matin et meurent avant minuit.
Le pays devient nerveux.
Et je me demande parfois ce que vous pensez de ce Sénégal-là.
Vous qui avez connu les vraies traversées du désert.
Les humiliations lentes.
Les prisons politiques.
Les campagnes perdues.
Les fidélités qui disparaissent quand les voitures officielles s’éloignent.
Vous savez quelque chose que cette époque oublie : la politique n’est pas un sprint émotionnel.
C’est une usure. Une solitude. Une guerre psychologique.
Les réseaux sociaux fabriquent aujourd’hui des héros instantanés. Mais vous venez d’un monde où il fallait survivre assez longtemps pour devenir une idée.
Et vous êtes devenu une idée sénégalaise.
Contradictoire.
Immense.
Contestée.
Impossible à effacer.
Oui, l’Histoire retiendra aussi les ambiguïtés.
Karim Wade.
Le troisième mandat.
Les dérives du pouvoir personnel.
Les fractures démocratiques.
Mais les peuples sérieux regardent leurs grands personnages avec maturité. Pas avec hystérie.
On peut admirer sans idolâtrer.
Reconnaître sans absoudre.
Respecter sans mentir.
Et la vérité, Monsieur le président, c’est qu’au milieu de ce monde politique devenu parfois petit, rapide, bavard, excessif, vous restez l’une des dernières grandes silhouettes du Sénégal contemporain.
Une silhouette africaine au sens ancien du terme.
Avec de la vision.
Du tragique.
De l’orgueil.
Du souffle.
Des erreurs immenses aussi.
Mais du souffle.
Demain, vous aurez cent ans.
Et quelque part, cela rassure encore beaucoup de Sénégalais de savoir qu’il existe toujours, dans ce pays agité, des hommes qui ont vu passer assez de régimes, de foules, de trahisons et de miracles pour savoir que les nations survivent toujours au bruit.
Le Sénégal est bruyant aujourd’hui. Très bruyant.
Mais vous savez déjà ce que beaucoup découvrent à peine :
les crises passent,
les hommes tombent,
les foules changent,
et seule la mémoire décide finalement qui reste debout dans l’Histoire.


