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Sénégal: Derrière le grand oral du Premier ministre, le temps des comptes (Par Confidentiel Afrique)

Pour sa déclaration de politique générale, le Premier ministre ne se présentait pas devant une Assemblée docile, acquise à son gouvernement. Ahmadou Al Aminou Lô est arrivé devant une majorité parlementaire politiquement étrangère à l’équipe qu’il dirige, sous le regard d’Ousmane Sonko, son prédécesseur à la Primature et désormais président de l’Assemblée nationale. Beaucoup de flottements sur des questions stratégiques pour le devenir de l’économie sénégalaise intubée et les équations du paradoxe post-alternance. 

Un grand oral mi- figue, mi- raisin. Certes, un exercice à la fois difficile et glissant pour le successeur d’Ousmane SONKO, Al- Aminou LO, voilà 90 jours. Un pouvoir post- Macky SALL élu sur une promesse de rupture qui se retrouve à devoir démontrer sa capacité à gouverner dans un paysage institutionnel profondément recomposé. Et, surtout, à le faire avec des finances publiques sous pression.

Les ratés de la pédagogie populaire

L’homme n’est pas un tribun. Il est économiste. Ancien directeur national de la BCEAO pour le Sénégal, ancien secrétaire général du gouvernement, ancien ministre d’État chargé de l’Agenda Sénégal 2050, il appartient à cette catégorie de responsables qui préfèrent les tableaux de bord aux estrades, les indicateurs aux slogans et les échéances aux proclamations. Son arrivée à la Primature traduit donc un changement de logiciel. Pas nécessairement un changement de cap, mais un changement de méthode. Al- Amine LO, un horodateur qui prend le plaisir de jouer avec les mots, mais dans une technicité à haute voltige. Des points faibles, sans doute, durant son exercice devant les députés.

Toute la question est de savoir si cette méthode peut produire des résultats dans un environnement politique où la confrontation demeure vive et où l’économie ne laisse plus beaucoup de place aux approximations.

Le Sénégal est confronté à une équation redoutable : répondre à la vie chère, restaurer les finances publiques, payer les arriérés de l’État, soutenir l’activité économique et continuer à financer les ambitions de transformation du pays. Tout cela simultanément.

Une restructuration aux lendemains cauchemardesques pour le peuple 

La vie chère constitue la première alerte. Quelques jours avant la DPG, une manifestation contre le coût de la vie est venue rappeler que les grands débats macroéconomiques finissent toujours par se mesurer au prix du riz, de l’huile, du transport ou du loyer. C’est une vieille vérité économique : un gouvernement peut gagner la bataille des indicateurs et perdre celle du quotidien.

Le Conseil des ministres a donc placé la maîtrise des prix, la régulation des loyers et la surveillance des approvisionnements au cœur des préoccupations immédiates. Encore faut-il que ces annonces produisent autre chose que des mécanismes administratifs supplémentaires. Car le prix d’un produit ne baisse pas parce qu’un décret l’ordonne. Il baisse lorsque l’offre est suffisante, que les circuits d’approvisionnement fonctionnent, que la concurrence joue et que les coûts logistiques sont maîtrisés. La souveraineté économique commence là : dans la capacité à produire, transformer, transporter et distribuer.

L’autre dossier explosif est celui du FMI. L’accord de 2,2 milliards de dollars, soit environ 1 243 milliards de FCFA sur trois ans, conclu au niveau technique, constitue un signal important. Mais il serait économiquement imprudent de le présenter comme une manne déjà disponible. Les procédures d’approbation restent déterminantes.

Le débat autour du FMI est d’ailleurs révélateur de la confusion qui menace souvent le débat économique sénégalais. Accepter un financement du Fonds ne signifie pas nécessairement renoncer à la souveraineté. Le refuser ne constitue pas davantage, à lui seul, une preuve de souveraineté. La vraie souveraineté est beaucoup plus exigeante. C’est la capacité d’un État à mobiliser suffisamment de ressources domestiques pour décider de son avenir sans dépendre en permanence de financements extérieurs. Sur ce point, le Sénégal devra être jugé non sur ses discours, mais sur sa capacité à élargir l’assiette fiscale, améliorer le rendement de ses administrations, réduire les dépenses improductives et transformer ses ressources naturelles en capital durable.

Le troisième mur est celui de la dette et des arriérés. Le gouvernement annonce 300 milliards de FCFA pour le traitement de la dette et entend solder les arriérés avant la fin de 2026, avec une priorité accordée aux petites entreprises. C’est une urgence économique. Un État qui paie en retard devient lui-même un facteur de fragilisation du secteur privé. Les PME qui attendent leurs règlements réduisent leurs investissements, licencient parfois, accumulent leurs propres dettes et finissent par transmettre la contrainte budgétaire de l’État à toute l’économie.

La dette publique n’est donc pas une abstraction. Elle a un visage : celui de l’entrepreneur qui attend son paiement, du salarié dont l’emploi dépend d’un marché public, de la banque qui finance une entreprise fragilisée par les retards de l’administration. La prochaine loi de finances rectificative sera, à cet égard, autrement plus importante que les effets de manche de la DPG. Le vrai programme gouvernemental sera écrit en milliards de FCFA, pas en phrases.

Sonko contre Lô : deux méthodes, pas nécessairement deux économies

Il serait toutefois trop facile de réduire la nouvelle séquence à un duel entre Ousmane Sonko, incarnation de la rupture, et Ahmadou Al Aminou Lô, incarnation de la technocratie. La réalité est plus subtile. Les deux approches peuvent partager certains objectifs : souveraineté économique, transformation structurelle, meilleure valorisation des ressources nationales, renforcement du rôle de l’État et développement de l’emploi. La divergence se situe davantage dans la méthode.

Sonko a porté une politique de rupture, avec une forte dimension politique et souverainiste. Lô met davantage l’accent sur la programmation, la hiérarchisation des projets, la soutenabilité financière et l’évaluation. L’un parle davantage au pays politique. L’autre doit désormais convaincre le pays économique. Or le pays économique est impitoyable. Il ne juge pas seulement les intentions. Il regarde la trésorerie, les déficits, la dette, les investissements, la productivité, les emplois et les revenus.

Derrière la DPG du Premier ministre, c’est finalement la stratégie de Bassirou Diomaye Faye qui se joue. Le président a choisi de confier la conduite du gouvernement à un technocrate, dans l’espoir manifeste de remettre l’exécution au centre de l’action publique. Le choix peut être pertinent. Mais il comporte un risque : la compétence technique ne remplace jamais une majorité politique.

Un bon économiste peut bâtir un programme cohérent. Encore faut-il pouvoir le faire voter, le financer et l’exécuter. Le gouvernement devra donc apprendre à travailler avec une Assemblée où le PASTEF conserve un poids majeur. De son côté, la majorité parlementaire devra démontrer qu’elle sait exercer son pouvoir sans transformer chaque désaccord en crise institutionnelle.

C’est ici que le Sénégal joue une partie beaucoup plus importante que le seul avenir d’un Premier ministre. La DPG d’Ahmadou Al Aminou Lô doit être jugée à l’aune d’une question simple : combien de ses engagements pourront être financés, exécutés et mesurés ?

Le paiement des arriérés, les bourses sociales, les pensions, la couverture sanitaire, la formation des jeunes, l’emploi, les investissements publics et la gestion des revenus des hydrocarbures ne pourront pas être financés par la seule volonté politique. Il faudra des recettes. Il faudra des arbitrages. Il faudra parfois renoncer à certains projets pour en financer d’autres.

C’est cela, gouverner dans une période de contrainte budgétaire. Le Sénégal entre donc dans une phase où la politique devra apprendre à composer avec l’économie. Et l’économie, elle, ne connaît ni majorité parlementaire ni opposition. Elle sanctionne les incohérences, récompense la discipline et finit toujours par présenter la facture.

Ahmadou Al Aminou Lô a choisi de miser sur la méthode. Ousmane Sonko conserve le levier politique et parlementaire. Bassirou Diomaye Faye détient l’arbitrage présidentiel. Mais aucun des trois ne pourra durablement échapper au même juge : la réalité économique. Car après la rupture, après les promesses, après les discours sur la souveraineté, vient le moment le moins spectaculaire de toute transformation politique : celui où il faut payer les factures, équilibrer les comptes, financer les investissements et créer des emplois. Le Sénégal n’est plus seulement à l’heure du changement. Il est désormais à l’heure des comptes.

Par Oussouf DIAGOLA et Chérif Ismael AÏDARA (Confidentiel Afrique)

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