À quelques semaines de la Tabaski, les marchés à bétail de Dakar, Abidjan ou Yamoussoukro sont sous tension. Les prix flambent, les arrivages diminuent, et les inquiétudes grandissent chez les ménages comme chez les commerçants. En cause : l’effondrement progressif des circuits d’approvisionnement venus du Sahel, notamment du Mali et du Burkina Faso, deux fournisseurs historiques de bétail.
Derrière cette pénurie annoncée se dessine une réalité plus large : l’incapacité croissante des États de l’Alliance des États du Sahel (AES) à sécuriser leurs territoires et à garantir la continuité des échanges commerciaux. Malgré les promesses des juntes militaires et le pari du soutien russe, la crise sécuritaire s’aggrave.
Les marchés sous tension
Chaque année, la Côte d’Ivoire dépend massivement des importations de bétail sahélien pour célébrer la Tabaski. Les besoins sont estimés entre 172 000 et 350 000 têtes. Or, la production nationale ne couvrirait qu’environ 25 % de cette demande. Le reste provient traditionnellement du Burkina Faso, du Mali, du Niger et, dans une moindre mesure, du Bénin.
Mais cette année, l’approvisionnement par le Burkina Faso est suspendu …
Au parc à bétail de Yamoussoukro, les professionnels voient venir la crise depuis plusieurs semaines. « Les montants ont augmenté de 10 % par rapport à l’année dernière », explique Mohamed Touré, porte-parole d’Interprix. Le constat est sans appel : « Le Mali n’envoie plus de bétail car c’est un pays en guerre, de même que le Burkina Faso. Si on n’en recevait pas du Niger, la Côte d’Ivoire ne serait pas ravitaillée. »
Même inquiétude à Dakar.
Pour la Tabaski 2026, le Sénégal doit mobiliser près de 860 000 moutons, dont environ 260 000 pour la seule région de Dakar. Une part essentielle de cet approvisionnement dépend historiquement des importations venues du Mali et de la Mauritanie.
Mais sur les grands marchés de vente, les premiers signaux d’alerte sont déjà visibles. À Soumbédioune, l’un des principaux foirails de la capitale, les vendeurs décrivent une fréquentation hésitante et des coûts logistiques en forte hausse. « Les clients viennent, regardent les prix, puis repartent. Beaucoup hésitent ou renoncent », résume Mawo Sow, commerçant.
L’AES au cœur de la crise
La crise actuelle n’est pas seulement commerciale. Elle résulte d’abord de l’échec sécuritaire en AES. Le 8 mai 2026, le Burkina Faso a officiellement suspendu, « jusqu’à nouvel ordre », toutes ses exportations de bétail vivant. Signé par trois ministères : Commerce, Agriculture et Économie, l’arrêté interdit désormais toute délivrance d’Autorisation spéciale d’exportation (ASE). Officiellement, Ouagadougou invoque la nécessité de préserver l’approvisionnement intérieur et de contenir la hausse des prix à l’approche de la Tabaski. Mais cette décision apparaît surtout comme le symptôme d’un État sous pression.
Malgré le discours martial du capitaine Ibrahim Traoré, la situation sécuritaire au Burkina Faso continue de se détériorer. Plus de vingt soldats tués récemment entre Piela et Bilanga ; plusieurs attaques revendiquées par le JNIM contre des positions militaires ; de nouveaux postes de contrôle tombés sous contrôle djihadiste, notamment à Youba et Nyanya ; des attaques directes contre des bus civils sur les axes routiers autour de Bobo-Dioulasso. Les groupes armés ne se contentent plus d’attaquer : ils cherchent à isoler des régions entières, à couper les routes commerciales et à démontrer l’impuissance de la junte.
La situation malienne n’offre guère plus de garanties…
Les 25 et 26 avril 2026, une offensive coordonnée et massivemenée par le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le JNIM a mis en difficulté l’armée malienne sur plusieurs fronts simultanés : Kidal, Tessalit, Aguelhok, Gao, Mopti, Sévaré, mais aussi jusqu’aux abords de Kati, ville-garnison symbolique du pouvoir militaire.
En multipliant les fronts, les assaillants ont forcé l’armée malienne à disperser ses moyens et ont démontré que l’État ne pouvait plus contenir simultanément les menaces au Nord, au Centre et autour de la capitale.
Les forces russes déployées dans le nord du Mali ont évacué la ville d’Aguelhok et Kidal sans livrer bataille, marquant un nouveau recul face à l’ampleur de l’offensive. Conséquence immédiate : les axes commerciaux se compliquent, les convois ralentissent, certains itinéraires deviennent impraticables. Et ce sont les circuits d’exportation du bétail qui se retrouvent directement affectés. La pénurie annoncée rappelle avec brutalité combien les économies de la région restent vulnérables face aux crises sécuritaires du Sahel, mais aussi aux limites des stratégies mises en œuvre par les juntes et leurs partenaires russes de l’Africa Corps pour enrayer la dégradation de la situation.
Quand les routes se ferment au Mali et au Burkina-Faso, ce sont les marchés ivoiriens et sénégalais qui se vident et les familles se retrouvent privées de la possibilité de célébrer correctement la Tabaski.


