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Fonds politiques : et si, pour une fois, on disait toute la vérité aux Sénégalais ?

Depuis plusieurs semaines, le Sénégal débat à nouveau de ce que nous appelons communément les fonds politiques, les fonds secrets, les crédits spéciaux, ou quelle que soit la qualification juridique que l’on voudra leur donner.

Mais au fond, pour le citoyen sénégalais, la question n’est pas celle de la terminologie.

La vraie question est beaucoup plus simple : de quel argent parle-t-on ? Qui en dispose ? Depuis quand ? Sur quelle base juridique ? Et surtout, pour en faire quoi ?

Il faut d’abord distinguer les choses.

L’existence de crédits spéciaux au niveau de la Présidence de la République n’est pas une découverte. Ces crédits sont inscrits au budget de l’État, soumis au vote de l’Assemblée nationale et leur existence est donc connue.

On peut débattre de leur montant.
On peut débattre de leur utilisation.
On peut surtout débattre de la nécessité de mieux les encadrer.

Mais leur existence, elle, n’est pas un secret.

Et l’on peut parfaitement comprendre qu’un État ait besoin de disposer de moyens permettant de financer certaines opérations sensibles : sécurité nationale, renseignement, diplomatie discrète, médiations, urgences sociales exceptionnelles ou autres missions dont la publicité pourrait compromettre l’efficacité.

Le secret peut parfois protéger l’État. Mais il ne doit jamais devenir un refuge permettant de soustraire durablement l’argent public à toute exigence de responsabilité.

C’est précisément là que commence le problème.

Une question que les anciens Premiers ministres doivent éclaircir

Le débat actuel fait apparaître l’existence de mécanismes particuliers de financement au niveau de la Primature, dont certains seraient historiquement liés à la gestion du dossier de la Casamance.

À partir de là, une série de questions devient incontournable.

Et ces questions ne doivent pas seulement être posées à Ousmane Sonko.

Elles doivent être posées à tous ceux qui ont dirigé la Primature depuis la mise en place de ces mécanismes.

Mesdames et Messieurs les anciens Premiers ministres du Sénégal, les Sénégalais ont aujourd’hui besoin de vous entendre.

Ces fonds existaient-ils lorsque vous étiez à la tête du Gouvernement ?
Si oui, en disposiez-vous ?
Les avez-vous utilisés ?
Et si vous les avez utilisés, à quelles fins ?

Étaient-ils exclusivement consacrés aux missions pour lesquelles ils avaient été institués, notamment aux questions sensibles liées à la paix en Casamance ?

Ou bien étaient-ils, dans la pratique, considérés comme des fonds discrétionnaires à la disposition du Premier ministre ?

Voilà le débat qui m’intéresse.

Parce que si un mécanisme public existe depuis des décennies, on ne peut pas commencer son histoire au jour où Ousmane Sonko arrive à la Primature.

La République n’a pas commencé en 2024. Et l’exigence de transparence ne peut pas davantage commencer ou s’arrêter en fonction de celui qui occupe le fauteuil.

Y avait-il deux sources de financement ?

Une autre question mérite d’être posée.

Plusieurs responsables ayant exercé de hautes fonctions ont expliqué, au fil des années, que les moyens politiques dont pouvait disposer un Premier ministre provenaient également du Président de la République.

Alors, posons la question clairement.

Si la Primature disposait déjà de crédits spéciaux ou de mécanismes financiers particuliers et si, parallèlement, le Président de la République mettait également des moyens à la disposition du Premier ministre, les deux étaient-ils cumulés ?

S’agissait-il de deux choses totalement différentes ?

L’une destinée exclusivement à des missions d’État sensibles, notamment la Casamance, et l’autre aux activités politiques ?

Ou bien, avec le temps, les frontières entre ces différentes enveloppes sont-elles devenues beaucoup moins claires ?

Ce sont des questions simples.

Et je crois que les anciens Premiers ministres ont aujourd’hui un devoir moral de clarification envers les Sénégalais.

Pas pour régler des comptes.
Pas pour défendre un camp.
Pas pour accabler Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye, Macky Sall, Abdoulaye Wade ou qui que ce soit.

Mais simplement pour établir les faits.

Combien ? Depuis quand ? Pour quelle destination ? Selon quelles règles ?

La transparence ne peut pas être à géométrie variable

Le Sénégal a énormément entendu parler de Jub, Jubal, Jubbanti.

Les Sénégalais ont entendu les promesses de rupture, de reddition des comptes, de transparence et de nouvelle gouvernance.

Ces principes sont nobles.

Mais précisément parce qu’ils sont nobles, ils doivent s’appliquer à tout le monde.

On ne peut pas accepter l’opacité aujourd’hui alors qu’on exigeait la transparence hier.

On ne peut pas demander des comptes à ceux qui sont partis et considérer que ceux qui sont arrivés peuvent bénéficier des mêmes zones d’ombre.

Et inversement, on ne peut pas condamner aujourd’hui une pratique que l’on trouvait parfaitement normale lorsqu’on exerçait soi-même le pouvoir.

La transparence n’a de sens que lorsqu’elle est impersonnelle. Sinon, elle devient simplement une arme politique.

Et pendant ce temps, où sont les Sénégalais ?

C’est peut-être cela qui me dérange le plus dans ce débat.

Nous assistons à des confrontations, des révélations, des accusations, des contre-accusations, des batailles de chiffres et des querelles d’interprétation.

Mais au milieu de tout cela, où est le Sénégalais ordinaire ?

Où est le père de famille qui se demande comment terminer son mois ?
Où est cette mère qui cherche de quoi soigner son enfant ?
Où est ce jeune diplômé qui cherche désespérément son premier emploi ?
Où sont les entreprises qui luttent quotidiennement pour payer leurs salariés ?
Où est la presse sénégalaise, aujourd’hui profondément fragilisée ?
Où sont nos agriculteurs, nos pêcheurs, nos commerçants, nos artisans, nos enseignants, nos étudiants ?

Voilà leurs préoccupations.

Et pendant que le pays débat pour savoir qui avait accès à quelle caisse, qui recevait combien et qui utilisait quoi, des millions de Sénégalais attendent simplement que la politique améliore leur vie.

C’est là que notre démocratie doit s’interroger.

Quand la politique redeviendra-t-elle un service ?

À force d’observer ces batailles, une conclusion inquiétante s’impose : quelles que soient les générations, quelles que soient les coalitions, quelles que soient les couleurs politiques, le pouvoir finit trop souvent par produire les mêmes réflexes.

On arrive avec des slogans.
On arrive avec des promesses de rupture.
On arrive en dénonçant les pratiques de ceux qui étaient là avant.

Puis, une fois installé, on découvre que les mêmes mécanismes deviennent soudain indispensables au fonctionnement de l’État.

Alors, peut-être que le véritable problème dépasse les hommes.

Peut-être que le problème est notre système.

Et si c’est le système qui est malade, alors ayons enfin le courage de le réformer.

Définissons clairement ce qu’est un fonds spécial.
Définissons qui peut en disposer.
Définissons ses finalités.
Définissons les mécanismes de contrôle compatibles avec les impératifs de confidentialité de l’État.

Parce que secret d’État ne doit pas signifier absence d’État de droit.

Les Sénégalais doivent devenir plus exigeants

Il appartient maintenant aux Sénégalais de tirer les enseignements de tout cela.

Nous devons sortir du culte des hommes.
Sortir des passions partisanes.
Sortir de cette logique dans laquelle ce qui est scandaleux lorsque mon adversaire le fait devient acceptable lorsque mon camp arrive au pouvoir.

Un peuple mature doit être capable de dire :

« Ce que je refusais hier, je le refuse encore aujourd’hui, peu importe celui qui gouverne. »

Le Sénégal mérite des institutions plus fortes que les hommes qui les occupent.

Le Sénégal mérite une classe politique qui consacre davantage d’énergie à résoudre les problèmes des citoyens qu’à régler ses propres contradictions.

Et surtout, le Sénégal mérite la vérité.

Alors, que tous les anciens Premiers ministres qui ont eu à gérer ces mécanismes parlent.

Que ceux qui les ont utilisés expliquent comment.

Que ceux qui ne les ont jamais utilisés le disent.

Que l’État rende publique l’architecture juridique et budgétaire de ces fonds, dans les limites légitimes imposées par la sécurité nationale.

Car, finalement, la véritable question n’est pas seulement de savoir qui a pris l’argent.

La véritable question est de savoir :

Quelles règles voulons-nous désormais imposer à tous ceux qui auront entre leurs mains l’argent des Sénégalais ?

Parce qu’un pays sérieux ne doit pas dépendre de la vertu supposée de ses dirigeants.

Il doit dépendre de la solidité de ses institutions.

Et il est peut-être temps que le Sénégal fasse définitivement ce choix.

BOY FAYE

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