Depuis 2024, tous nos articles consacrés à la situation économique du Sénégal se concluent par la nécessité de rétablir l’équilibre budgétaire du pays, car celui-ci était et reste presque asphyxié par la dette publique, qui a été fortement réévaluée en 2024 par les nouvelles autorités, sans fournir aux populations jusqu’à maintenant toutes les explications sur les tenants et les aboutissants de ce recalcul.
Le peu que les Sénégalais savent actuellement est que l’image économique et financière de leur pays est liée à une histoire de « dette cachée », et que le ratio de la dette du pays a augmenté de plus de 30 points. La notation du pays s’est également fortement dégradée, passant, selon Moody’s, de Ba3 auparavant à Caa2 en août 2026. Ils savent aussi que leur pays n’a quasiment plus accès aux marchés internationaux et multiplie les APE au niveau régional, à des taux d’intérêt élevés et pour des maturités courtes, jusqu’à même entrer sur le marché des swaps.
Ainsi, au-delà des débats politiciens, il était temps pour le Sénégal d’essayer de tourner la page de cette histoire de « dette cachée », mais pas à n’importe quel prix.
Or, si le nouvel accord conclu avec le FMI, qui prévoit un programme de 36 mois au titre de la Facilité élargie de crédit, pour un montant d’environ 2,2 milliards de dollars, peut constituer une bouée de sauvetage, il peut aussi augmenter dramatiquement la pauvreté des ménages, notamment des plus vulnérables, et entraîner des situations de famine inattendues.
En effet, d’après le communiqué du FMI, le futur programme repose sur deux expressions qui méritent une attention particulière : « renforcement de la mobilisation des ressources intérieures » et « rationalisation des dépenses », accompagnées d’un renforcement des filets sociaux, notamment par des transferts monétaires ciblés.
Ces objectifs peuvent paraître compatibles. Ils ne le seront certainement pas si la mobilisation des ressources intérieures repose principalement sur une hausse ou multiplication des impôts indirects ; une augmentation du prix des produits énergétiques, déjà amorcée avec la récente hausse des prix de l’essence et du gasoil ; une diminution des exonérations sans distinction suffisante entre les catégories de contribuables ; une pression accrue sur les petites entreprises et les travailleurs indépendants ; ou encore une augmentation des coûts supportés par les entreprises, répercutée ensuite sur les consommateurs.
Et si, parallèlement, la rationalisation des dépenses conduit à réduire les subventions, à contenir les recrutements publics indispensables, à limiter les investissements sociaux, à réduire les dépenses de fonctionnement des services essentiels ou à transférer davantage de coûts vers les ménages, le risque est de construire une austérité socialement régressive que le simple fait d’ajouter des transferts monétaires ciblés ne suffira pas à atténuer.
Il faut avoir le courage de poser une question simple : que gagne réellement un ménage lorsqu’on lui retire une subvention ou qu’on augmente indirectement le coût de la vie, pour ensuite lui verser une aide ciblée dont le montant ne couvre qu’une partie de la perte subie ? Le raisonnement selon lequel une subvention généralisée serait nécessairement inefficace parce qu’elle bénéficie également aux ménages aisés est économiquement défendable dans certains cas. Mais il ne suffit pas de supprimer une subvention pour rendre automatiquement la politique sociale plus efficace.
Par exemple, une hausse du prix du carburant, de l’électricité, du transport ou de certains produits essentiels ne touche pas seulement les ménages directement bénéficiaires d’une subvention. Elle se diffuse dans toute l’économie : coût du transport, prix des denrées, coût de production des entreprises, loyers, services, agriculture, pêche, commerce et pouvoir d’achat des salariés.
Un transfert de 10 000, 20 000 ou 30 000 francs CFA ne constitue pas une protection sociale efficace si, parallèlement, le coût du transport, de l’électricité, des denrées alimentaires, du logement et des services essentiels augmente davantage.
L’expérience africaine doit interpeller le Sénégal. Le Nigeria constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus alarmants. Depuis 2023, les autorités nigérianes ont supprimé les subventions aux carburants, libéralisé davantage le marché des changes et engagé une politique de mobilisation accrue des recettes intérieures. Le FMI considère que ces réformes ont amélioré la stabilité macroéconomique. Mais le même FMI reconnaît également que les gains de ces réformes n’ont pas encore bénéficié à tous les Nigérians.
En juin 2026, le FMI estimait que le taux de pauvreté avait atteint 63 % selon le seuil national et que 27 millions de Nigérians étaient confrontés à l’insécurité alimentaire à l’automne 2025. Dans le même temps, le programme de transferts monétaires, pourtant développé avec l’appui de la Banque mondiale, ne couvrait que 9,2 millions de ménages sur un objectif de 15 millions, et les ménages inscrits avaient reçu au maximum trois paiements de 25 000 nairas depuis 2023.
Le FMI lui-même reconnaissait dès 2024 que la suppression des subventions et la dépréciation du naira avaient contribué à porter l’inflation à des niveaux très élevés. Plus intéressant encore, une étude du FMI consacrée au Nigeria estimait que la hausse des prix du carburant liée à la suppression de la subvention pouvait augmenter le taux de pauvreté de 1,2 point de pourcentage. Elle concluait que des transferts ciblés pouvaient limiter cet effet, à condition d’être effectivement déployés. Autrement dit, même dans les analyses du FMI, les transferts monétaires ciblés ne constituent pas une magie compensatoire. Ils doivent être suffisamment rapides, suffisamment larges et suffisamment importants pour neutraliser le choc. Est-ce que le Sénégal a actuellement les moyens financiers de remplir ces conditions sine qua non ?
Par ailleurs, le Ghana fournit un deuxième exemple. Dans le cadre de son programme avec le FMI, le pays a engagé un important ajustement budgétaire et des réformes destinées à accroître les recettes et à restaurer la soutenabilité des finances publiques. Il a parallèlement renforcé le programme de transferts monétaires LEAP. En 2023, le niveau des prestations a été doublé.
Pourtant, le FMI reconnaît que la crise économique, l’inflation élevée et le ralentissement de la croissance ont eu un effet négatif sur la pauvreté : la proportion de la population vivant dans l’extrême pauvreté est passée à 29,5 % en 2023, soit une hausse de 3,1 points de pourcentage en un an, malgré le renforcement du programme LEAP et d’autres dispositifs sociaux.
Le message pour le Sénégal est clair : une politique de mobilisation fiscale et/ou de rationalisation des dépenses publiques qui ne tient pas suffisamment compte de la capacité contributive réelle des différentes catégories sociales peut perdre sa légitimité avant même de produire les recettes attendues. Le PRES en est une illustration parfaite.
La situation économique actuelle impose certes des décisions difficiles, mais, en aucun cas, la solution ne doit devenir un transfert du coût de la crise vers les ménages, qui, pour la plupart, sont très vulnérables. Les transferts monétaires doivent être un complément, jamais une simple compensation de la suppression d’une subvention ou de l’introduction d’un nouvel impôt ou d’une taxe indirecte.
Le Sénégal ne doit donc pas tomber dans ce piège. Il doit rechercher l’équilibre budgétaire sans faire porter l’essentiel de l’effort sur les catégories populaires et les classes moyennes. Les transferts monétaires ciblés peuvent constituer un outil utile. Ils ne peuvent cependant pas être considérés comme une assurance universelle contre les conséquences d’une politique d’austérité.
Dr. Balla KHOUMA
Statisticien Economiste


