Le protocole d’accord conclu entre l’État du Sénégal et le groupe pétrolier italien Eni continue de susciter le débat sur la stratégie à adopter pour valoriser le potentiel pétrolier et gazier national. Tout en reconnaissant l’expertise et la capacité d’exécution de la major italienne, l’ingénieur et homme politique Modibo Diop, président du Conseil d’administration du groupe Source Équip, estime que l’État aurait gagné à faire évaluer ses ressources par un cabinet indépendant avant d’engager des discussions avec de potentiels opérateurs.
Le Sénégal et Eni ont récemment conclu un protocole d’accord portant sur la réalisation d’études préliminaires et l’évaluation du potentiel pétrolier et gazier de cinq blocs offshore : SN01M, SN02M, SN03M, SN07M et SN40M. L’accord a été signé en marge de Gastech 2026.
Selon les informations communiquées par les autorités, Eni doit financer elle-même le programme d’études et d’analyses techniques. Celui-ci doit notamment porter sur les données sismiques 2D et 3D ainsi que sur les données de puits déjà disponibles, afin d’améliorer la connaissance géologique et géophysique des zones concernées. PETROSEN est également associé au dispositif en qualité de partenaire technique.
Modibo Diop reconnaît l’efficacité d’Eni
Intervenant sur les enjeux de cet accord, Modibo Diop ne remet pas en cause les capacités techniques de la compagnie italienne. Au contraire, l’ingénieur souligne la rapidité avec laquelle Eni est capable de conduire certains projets pétroliers sur le continent africain.
« Eni est une grande compagnie, elle va très vite. On a vu ce qu’elle a fait en Côte d’Ivoire avec les gisements Calao et Baleine, exploités en moins de trois ans, alors qu’il nous a fallu presque dix ans pour développer la Grande Tortue Ahmeyim (GTA) », souligne-t-il.
À ses yeux, cette capacité d’exécution constitue un avantage important dans un secteur où les délais entre la découverte d’un gisement, son développement et le démarrage de la production peuvent être particulièrement longs.
Une réserve sur la méthode choisie
Mais au-delà des performances d’Eni, Modibo Diop s’interroge sur la séquence retenue par les autorités sénégalaises. Son principal questionnement porte sur le fait de confier directement à une compagnie susceptible d’être intéressée par les ressources l’évaluation du potentiel des blocs.
L’ingénieur estime qu’une autre démarche aurait pu être privilégiée : faire appel, dans un premier temps, à un cabinet spécialisé indépendant, rémunéré directement par l’État, afin d’analyser les données disponibles et de permettre au Sénégal de disposer de sa propre évaluation technique.
« Si j’avais été ministre de l’Énergie, j’aurais signé un contrat de service avec un cabinet indépendant payé par l’État pour connaître exactement notre potentiel. Une fois les données en main, je serais allé démarcher Eni ou d’autres producteurs en position de force », explique Modibo Diop.
Dans son raisonnement, une telle démarche aurait permis à l’État de disposer préalablement d’une connaissance indépendante de la valeur potentielle de ses ressources avant d’ouvrir d’éventuelles négociations avec les compagnies pétrolières.
« Négocier en position de force »
La question de la maîtrise des données constitue ainsi le cœur de l’argument développé par le PCA de Source Équip. Pour Modibo Diop, disposer d’une évaluation réalisée pour le compte exclusif de l’État pourrait renforcer la position du Sénégal lors de futures négociations commerciales ou contractuelles.
Son propos intervient toutefois dans un contexte où le protocole signé avec Eni ne constitue, selon le ministère de l’Énergie et du Pétrole, ni un contrat pétrolier, ni l’attribution d’un titre d’exploration ou d’exploitation. Il ne confère pas non plus automatiquement à Eni un droit à la conclusion d’un futur contrat pétrolier. Toute étape ultérieure devra respecter les procédures et approbations prévues par la réglementation sénégalaise.
Cette précision est importante : à ce stade, l’accord porte donc sur une phase d’études et d’évaluation, et non sur l’attribution des cinq blocs à la compagnie italienne.
Modibo Diop reconnaît par ailleurs que le choix des autorités peut répondre à d’autres considérations, notamment financières. Faire supporter directement par Eni le coût des études permet en effet à l’État de ne pas mobiliser immédiatement ses propres ressources pour financer cette phase technique. Le ministère confirme qu’Eni prendra entièrement à sa charge le programme d’études.
Pour l’ingénieur, le contexte économique et financier du pays a donc pu peser dans l’arbitrage du gouvernement.
Un débat plus large sur la maîtrise des ressources
Au-delà du cas d’Eni, la position défendue par Modibo Diop pose une question plus générale : jusqu’où l’État doit-il financer lui-même la connaissance de son sous-sol afin de disposer d’une meilleure capacité de négociation face aux grandes compagnies internationales ?
Le gouvernement présente pour sa part le protocole avec Eni comme un instrument destiné à relancer l’exploration pétrolière et gazière, améliorer la connaissance du bassin sédimentaire sénégalais et attirer de nouveaux investissements dans l’amont pétrolier.
Deux approches se retrouvent ainsi au cœur du débat : celle consistant à mobiliser rapidement l’expertise et les financements d’un groupe pétrolier international pour évaluer des zones encore insuffisamment documentées, et celle défendue par Modibo Diop, qui privilégie une expertise indépendante financée par l’État avant toute négociation avec les futurs opérateurs.
Pour le PCA de Source Équip, l’enjeu dépasse finalement le choix d’Eni : il concerne la capacité du Sénégal à maîtriser l’information technique sur son potentiel pétrolier et gazier afin d’aborder les prochaines négociations avec le maximum de données en main.
J’ai intégré une précision importante : il s’agit officiellement d’un protocole d’études, et non encore d’un contrat d’exploration ou d’exploitation attribué à Eni. Cela permet de restituer la critique de Modibo Diop tout en donnant la position officielle de l’État.


