Il y a des parcours politiques qui laissent un sentiment d’inachevé. Celui d’Idrissa Seck m’inspire un regret profond : celui d’un homme dont le Sénégal aurait pu davantage bénéficier, mais qui a lui-même, à mes yeux, contribué à éloigner son pays de ce qu’il pouvait lui apporter.
Je reste convaincu qu’Idrissa Seck possède un potentiel considérable. Une intelligence remarquable, une grande culture, une connaissance profonde du Sénégal et de ses ressorts, une compréhension des rapports internationaux et une expérience précieuse de l’État. À mes yeux, il réunissait beaucoup des qualités nécessaires pour exercer les plus hautes responsabilités.
Son parcours lui donnait aussi une perspective particulière sur notre société. Parti d’un milieu modeste pour accéder aux sommets de l’État, il pouvait comprendre aussi bien les préoccupations de ceux qui peinent à vivre que les exigences de la décision publique. Cette connaissance des deux mondes constitue une richesse, à condition de toujours entretenir le lien qui les unit.
Alors, comment expliquer ce rendez-vous manqué ?
Je crois qu’une partie de la réponse se trouve chez Idrissa Seck lui-même. Dans cette confiance en son intelligence qui m’a parfois semblé prendre le pas sur l’écoute. Dans cette impression qu’il donnait de pouvoir anticiper les autres, déchiffrer leurs intentions et conserver, en toute circonstance, plusieurs coups d’avance.
C’est un piège auquel les esprits brillants peuvent être exposés : finir par accorder si peu de place au jugement d’autrui qu’ils se privent de ce qui pourrait corriger leurs propres erreurs. L’intelligence devient alors une certitude, et la certitude peut finir par isoler.
En politique, personne ne possède seul toutes les réponses. Un collaborateur peut voir ce que le dirigeant ne voit plus. Un citoyen peut comprendre une réalité que les raisonnements les plus élaborés ont laissée de côté. L’humilité permet de rester accessible à ces vérités.
À un moment de son parcours, Idrissa Seck m’a donné le sentiment de vouloir être plus malin que tout le monde. De trop compter sur la finesse de ses calculs et sur sa capacité à maîtriser le jeu politique. Or, la confiance populaire exige de la clarté, de la constance et une relation dans laquelle les citoyens peuvent se reconnaître.
On peut admirer l’intelligence d’un homme tout en cessant de comprendre sa démarche. On peut reconnaître ses compétences tout en hésitant à lui confier son avenir. C’est, selon moi, dans cet écart que s’est progressivement installée la distance entre Idrissa Seck et une partie des Sénégalais.
Ce constat nourrit mon regret. Car je demeure convaincu qu’une présidence d’Idrissa Seck aurait pu être une grande chance pour le Sénégal. Ses connaissances, son expérience et le sens de l’État que je lui reconnais auraient pu servir une ambition nationale forte. C’est une conviction personnelle, avec toute la part d’incertitude que comporte un destin politique qui ne s’est pas réalisé.
L’expérience transforme aussi les hommes. Je considère aujourd’hui Macky Sall comme un homme politique que l’exercice du pouvoir a mûri, avec une connaissance approfondie des responsabilités de l’État. Cette maturation me conduit à penser qu’Idrissa Seck pourrait, lui aussi, tirer de son parcours une nouvelle manière de servir.
Cela supposerait une remise en question sincère. Accepter d’examiner ses choix, d’entendre les déceptions qu’ils ont suscitées et de reconnaître sa propre part de responsabilité. Revenir vers les Sénégalais avec davantage d’écoute, de simplicité et de lisibilité.
Je ne crois pas aux hommes providentiels. Je crois aux compétences mises au service d’un projet collectif, à l’expérience qui accepte la contradiction et aux dirigeants capables d’apprendre de leurs échecs.
C’est pourquoi je ne considère pas qu’Idrissa Seck ait nécessairement épuisé tout ce qu’il pouvait apporter au Sénégal. Il pourrait encore être utile, à condition de reconstruire patiemment la confiance et de donner à son intelligence cette force supplémentaire qu’est l’humilité.
Le Sénégal a besoin que ses talents trouvent leur juste place. Et ceux qui possèdent ces talents ont la responsabilité de créer les conditions pour que le pays puisse en bénéficier.
C’est là, à mes yeux, le défi qui demeure pour Idrissa Seck.
Boy Faye


