Les économistes Robert Hall et de Michael Woodford, lauréats du prix Nobel d’économie 2026, offrent une grille de lecture intéressante pour comprendre les mécanismes à l’œuvre dans une économie confrontée à l’incertitude. Les décisions de consommation des ménages ne dépendent pas uniquement de leurs revenus présents, mais aussi de leurs anticipations et de leurs inquiétudes face à l’avenir. De leur côté, les entreprises investissent lorsqu’elles anticipent une demande suffisante et disposent d’une visibilité sur l’évolution de l’environnement économique. Ces réactions affaiblissent la croissance, réduisent les recettes fiscales et accentuent les déséquilibres budgétaires. Les chiffres de la loi de finances rectificative (LFR) 2026 du Sénégal soulèvent précisément cette inquiétude.
Le premier signal d’alerte concerne la croissance économique, révisée à la baisse de 2,3 points par rapport aux prévisions initiales. Cette contre-performance dépasse le cadre des statistiques : elle peut se traduire par une activité moins dynamique pour les entreprises, des revenus plus incertains pour les ménages, moins d’opportunités d’emploi pour les jeunes et une diminution des recettes de l’État. D’après les chiffres présentés, les recettes budgétaires seraient inférieures d’environ 340 milliards de FCFA aux prévisions initiales, tandis que les moins-values de recettes fiscales atteindraient 453 milliards. A cela s’ajoute la performance décevante du Plan de redressement économique et social (PRES), dont les recettes attendues n’auraient été réalisées qu’à hauteur de 43 % des objectifs.
Ces résultats appellent des explications précises. Sont-ils liés à un ralentissement économique plus marqué que prévu, à des hypothèses trop optimistes, à des difficultés de recouvrement ou à des retards dans la mise en œuvre des mesures annoncées ? A la suite de la présentation du PRES, nous avions déjà souligné, dans une précédente contribution, les limites techniques et sociales de sa mise en œuvre. Il est désormais indispensable d’évaluer les mesures engagées, d’identifier les causes des écarts constatés et de corriger les insuffisances. Sans diagnostic rigoureux, le Sénégal risque de répéter les mêmes erreurs de prévision et de multiplier les ajustements budgétaires tardifs.
Autre sujet de préoccupation : les investissements prévus diminuent de 555 milliards de FCFA, tandis que les dépenses de fonctionnement et les transferts augmentent de 535 milliards. Ce contraste soulève une question essentielle : pourquoi les dépenses courantes progressent-elles alors que les ressources se contractent et que les investissements reculent ? Si les dépenses de fonctionnement et les transferts peuvent répondre à des besoins sociaux légitimes, leur évolution doit être justifiée et évaluée au regard des priorités nationales. Les investissements publics restent indispensables au développement des infrastructures, à la modernisation de l’agriculture, à l’amélioration de l’éducation et de la santé, ainsi qu’à la création d’emplois. Leur réduction risque de ralentir les chantiers, de fragiliser les entreprises locales et de limiter les perspectives économiques des jeunes. L’équilibre budgétaire ne doit donc pas se faire au détriment des investissements productifs qui préparent la croissance de demain.
La hausse des intérêts de la dette constitue un troisième signal d’alerte. Estimée à environ 95 milliards de FCFA, soit près de 8 % de plus que prévu initialement, elle réduit les marges de manœuvre de l’Etat. Les ressources consacrées au paiement des intérêts ne peuvent, au même moment, financer d’autres priorités, comme les infrastructures, les services publics ou l’emploi. Les autorités doivent donc expliquer les causes de cette augmentation, préciser les risques liés au refinancement des emprunts et présenter une stratégie crédible de maîtrise du coût de la dette. La reprise de la publication régulière du bulletin statistique trimestriel de la dette contribuerait également à renforcer la transparence. L’enjeu n’est pas seulement d’honorer les engagements financiers actuels, mais de préserver la capacité du Sénégal à investir et à produire les richesses nécessaires pour rembourser sa dette demain.
Pris dans leur ensemble, ces chiffres dessinent un cercle vicieux préoccupant : une croissance plus faible réduit les recettes publiques, les contraintes budgétaires freinent les investissements et la hausse des intérêts de la dette restreint davantage les moyens d’action de l’Etat. Pour en sortir, le Sénégal doit améliorer la crédibilité de ses prévisions, évaluer sans complaisance les résultats du PRES, renforcer le recouvrement des recettes et mieux hiérarchiser ses dépenses. Les prochains budgets devront également intégrer des scénarios réalistes tenant compte des risques liés à la croissance, aux prix de l’énergie et aux taux d’intérêt.
Toutefois, le redressement budgétaire ne peut se limiter à des équilibres comptables. Il doit préserver le pouvoir d’achat des ménages, soutenir les entreprises, favoriser l’emploi des jeunes et garantir l’accès aux services essentiels. Derrière les milliards de FCFA inscrits dans les tableaux budgétaires, ce sont des emplois, des projets de développement et les conditions de vie des populations qui sont en jeu.
Le Sénégal doit donc dépasser la gestion des urgences et engager une stratégie durable de création de richesses. La priorité doit être de produire davantage, de renforcer l’investissement productif et de mobiliser durablement les recettes publiques.
Dr. Balla KHOUMA
Statisticien-Economiste


