C’est peut-être une coïncidence qui en dit long sur l’époque. Le 3 novembre à Dakar, le 4 novembre à Paris. Deux Assemblées nationales ont refusé de voter le budget de leur gouvernement. Deux rejets, deux pays. Cependant il s’agit de deux logiques diamétralement opposées. A Paris, on rejette faute de majorité, alors qu’à Dakar, c’est par caprice uniquement.
Mardi 4 novembre, 23 heures. Dans l’hémicycle du Palais Bourbon, le résultat tombe : 458 voix contre, 0 pour. La première partie du projet de loi de finances 2027, celle qui concerne les recettes, est rejetée à l’unanimité. Le texte avait été si profondément amendé par les députés (suppression de hausses d’impôts, ajout de nouvelles taxes) qu’il était devenu pratiquement «invotable», même pour le gouvernement de Sébastien Lecornu. Conformément à la Constitution française, le projet part désormais au Sénat dans sa version initiale.
Cependant, pour la France, ce n’est plus une crise, c’est une routine. En effet, depuis la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Emmanuel Macron en juin 2024, aucun gouvernement n’a de majorité. Michel Barnier est tombé en décembre 2024 sur le budget de la Sécurité sociale. François Bayrou a été renversé en septembre 2025 sur un vote de confiance. Sébastien Lecornu ne survit que grâce au 49.3 de la Constitution (l’équivalent du 8.6 au Sénégal), utilisé trois fois en janvier 2026.
Ainsi, le rejet du budget décidé cette semaine en France ne fait tomber personne. Il fait partie du jeu politique : sans vote du Parlement dans les 70 jours impartis par l’article 47 de la Constitution française, le gouvernement pourra passer par ordonnances ou par le 49.3.
À Dakar, un rejet en famille
Au Sénégal, le scénario est inverse. Par deux fois en Commission comme en plénière, ce n’est pas l’opposition qui bloque la Loi de finances rectificative 2026. C’est la majorité elle-même. Le groupe parlementaire Pastef-Les Patriotes avec ses 130 députés a décidé de bloquer le Gouvernement. En cause : les subventions énergétiques. Selon Sonko, elles passeraient de 790 à 552 milliards de FCFA, soit une baisse de 30%, et tomberaient à 479 milliards en 2027. Il dénonce un alignement sur les exigences du FMI, qui plafonnerait les subventions à 1% du PIB. Il conteste aussi le montant des bourses de sécurité familiale et la baisse des recettes du Plan de redressement économique et social (PRES).
Il est clair que les motifs soulevés pour s’opposer à la LFR sont pour le moins fantaisistes. En effet, les chiffres officiels racontent pourtant une autre histoire : entre la Loi de finances initiale et la rectificative, les subventions sont passées de 250 à 790,3 milliards de FCFA pour absorber la hausse du baril, passé de 64 à plus de 100 dollars. C’est la baisse future, inscrite dans la LFR ajustée et la LFI 2027, que Sonko refuse.
Deux crises, une même cause
Au-delà des différences institutionnelles, les deux rejets ont une racine commune : l’austérité. À Paris, le gouvernement veut ramener le déficit de 6,1% à 5% du PIB avec 54 milliards d’euros d’efforts. À Dakar, le gouvernement veut ramener le déficit de 7,6% à 5,4% et contenir une dette réévaluée à près de 100% du PIB après l’audit de la Cour des comptes.
Dans les deux cas, le Parlement sert de soupape. En France, il rejette parce qu’il n’y a pas de majorité. Au Sénégal, il rejette parce que la majorité est divisée en deux, entre la présidence de Bassirou Diomaye Faye et la présidence de l’Assemblée d’Ousmane Sonko, deux hommes issus de la même alternance de mars 2024.
Reste une différence de taille : à Paris, le rejet du budget est un acte technique, sans conséquence immédiate sur la survie du gouvernement. À Dakar, il est le signe d’une rupture politique au sommet de l’État, dont l’issue décidera du sort de la LFR 2026 et de la LFI 2027.
Mais en tout état de cause, le FMI, à Washington, et les marchés, à Dakar comme à Paris, observent.
Bachir Fofana
Journaliste


